Comment produire sa propre backing track

Si vous êtes musicien, vous avez sûrement déjà croisé le terme backing track, voire en avez déjà utilisé. Pour ceux qui ne connaissent pas le principe, l’idée d’une (ou d’un, je ne sais absolument pas de quel genre se revendique la chose) backing track est une piste audio permettant de remplacer un groupe pour permettre à un musicien de pratiquer son instrument seul.

Il existe deux grandes catégories de backing track : celles conçues pour travailler l’improvisation, et celles conçues pour travailler le morceau d’un groupe ou d’un artiste. Comme celles de la première catégorie pullulent déjà sur Youtube, je vais me concentrer sur la deuxième catégorie qui, du point de vue du musicien et de l’ingénieur du son, m’intéresse beaucoup plus.
L’idée est donc de choisir un morceau existant et d’en faire la rétro-ingénieurie pour pouvoir le recréer le plus fidèlement possible. Dans le cadre de ce petit tutoriel, je vais prendre comme exemple la version du disque live P.U.L.S.E d’Another Brick in the Wall Pt.2 des Pink Floyd. Pourquoi ? Le morceau est relativement simple dans l’exécution, il n’en n’existe pas de backing track et puis quoi de plus cool qu’un morceau des Pink Floyd à part deux morceaux des Pink Floyd ?
Histoire de vous faire un petit “teaser” de ce qui vous attend, voilà une petite vidéo où je joue les deux solo du morceau sur la backing track finie :
(oui, j’ai clairement loupé ma vocation d’infographiste)
1 – Faire l’inventaire des ressources
Histoire de nous faciliter le travail, nous allons faire la liste de tout ce qui peut nous aider dans l’élaboration de notre projet : piste audio du morceau à reproduire (logique…), partitions, tablatures ou relevés pré-existants, fichiers midi exploitables, peut-être même des vidéos de musiciens jouant le morceau en question, etc… Autant de matière qui pourra nous débloquer dans les étapes suivantes.
Pour notre cas pratique et bah… nada en ce qui concerne la version précise que nous cherchons à reproduire. Il va falloir faire à l’oreille et avec les relevés de la version originale. Je ne vous cache pas que ça sera souvent le cas pour réaliser des backing track originales.
Ensuite on pourra consacrer du temps à se renseigner sur les instruments (guitares, amplis, basses, batterie, synthétiseurs etc…) utilisés et comment la musique a été produite. Ici, comme c’est Pink Floyd, on trouve des kilomètres de données sur internet. Aucun souci là-dessus.
2- Réaliser la tempo map
Ici, on va mettre les mains dans le cambouis. On va choisir notre station de travail audionumérique préférée (pour moi ça sera Ableton Live) et importer notre morceau de référence dans notre session.
L’idée va être de suivre le plus précisément possible les évolutions de tempo de notre référence. Cette première étape est fastidieuse, mais néanmoins essentielle. Quand l’oeuvre le permet, j’essaye de trouver un tempo global qui fonctionne pour l’ensemble du morceau. Puis, je relève ensuite les accidents de tempo et les applique à ma tempo map. Cette étape est très importante pour obtenir une backing track qui vit un peu plus. Car, vous me voyez venir, mais avec l’utilisation d’instruments virtuels, chaque micro-souffle d’humanité (et donc d’imperfection) que nous pourrons amener à notre travail nous permettra d’avoir un résultat se rapprochant plus de la performance d’un groupe de musiciens jouant ensemble.
Sur le morceau des Floyds, le tempo est plutôt stable, malgré quelques breaks qui ont tendance à pousser un peu.
3- La section rythmique
Pour ma part, je commence toujours par la batterie. Choisissez soigneusement la banque de sons que vous aller utiliser. Changer en cours de route risque de s’avérer extrêmement laborieux. Listez bien les articulations présentes dans le morceau afin de ne pas vous retrouver à mi-parcours en vous rendant compte que les roulements de caisses existant dans votre librairie ne marchent pas dans le contexte de votre utilisation. J’ai choisi la banque de son Abbey Road 80’s Drummer. Ce n’est pas vraiment une référence dans le domaine des batteries virtuelles, mais j’ai trouvé le son de caisse claire extrêmement proche de celui de Nick Masson. De plus, c’est une banque pensée pour être “plug & play”, c’est à dire que la batterie est déjà pré-mixée et qu’une partie du travail est déjà fait. Cela peut être un vrai plus si vous n’êtes pas ingé son (sous réserve que ce pré-mix soit bien fait). Pour ma part, tout ce qui peut me faire gagner du temps est bienvenu.
Ensuite, c’est parti pour réécrire la partie de batterie note après note. Si vous avez bien fait votre tempo map, il est alors facile de rapidement écouter une ou deux mesures de la référence puis de l’écrire pour ensuite vérifier son travail.
Une fois la partie de batterie écrite, j’aime bien enchaîner directement avec la basse. Ici, je peux me débrouiller avec une vraie basse. Une petite recherche sur le web m’indique que Guy Pratt jouait avec des micros actifs de la marque EMG et sur des ampli Trace Eliott. Plutôt un coup de chance, ma basse est justement équipée d’une électronique EMG et le logiciel amplitube que j’utilise propose une émulation d’ampli Trace Eliott. Afin de peaufiner un peu, je préfère utiliser des réponses impulsionnelles (IR) pour simuler les haut-parleurs. J’utilise donc un IR d’un cabinet Ampeg. Ce n’est pas vraiment ce qu’utilise Guy Pratt, mais ça sonne ! Pour utiliser des IR en plus d’amplitube, il faut bien penser à désactiver la section responsable de l’émulation des haut-parleurs dans amplitube.
La partie de basse d’Another Brick in the Wall est relativement simple, même si Pratt y ajoute quelques subtilités. Comme je suis bassiste un dimanche sur deux et seulement les mois impairs, je dois avouer que pour le dernier solo du morceau j’ai du simplifier la partie de basse. Le slap et moi, ça fait deux.
Le reste de la partie de basse est jouée au médiator. Facile pour un guitariste.
4- Les claviers et synthétiseurs
Voilà une partie délicate. La recréation de son de synthèse peut se révéler très complexe. Dans notre cas, il est connu que Richard Wright et Jon Carin utilisaient des workstation Kurtzweil. C’est d’ailleurs Jon Carin qui a réalisé l’ensemble des patchs, pour lui-même et pour Wright.
Seulement les Kurtzweil était surtout une option pratique pour ne pas se trimbaler des armoires de synthétiseurs en tournée (déjà qu’ils avaient un orgue et sa cabine leslie et le frigo américain à pédales d’effets de Gilmour…). Le travail de Jon Carin était donc de reproduire les sons des albums avec cette workstation. Un peu comme nous quoi. J’ai personnellement utilisé trois synthétiseurs différents : un solina pour les sons de cordes, un mini moog pour la basse de l’intro et la mélodie du thème et un jupiter 8 pour compléter le timbre du solina. Bien évidement je ne possède aucun de ces synthétiseurs, j’ai donc utilisé des émulations logiciels. Il faut rajouter à cela le sacro saint orgue Hammond de Wright et nous avons l’ensemble des claviers utilisés sur ce morceau.
5- Les guitares
Quand on parle de guitare et de Pink Floyd, on finit par tomber sur www.gilmourish.com. Cette bible tenue à jour par Bjorn Riis (guitariste du groupe Airbag) recense le matériel utilisé par Gilmour sur l’ensemble de sa carrière. Plutôt pratique !
J’ai choisi de n’utiliser que des solutions logiciel pour réaliser les divers sons de guitare. Je ferai certainement un article séparé sur ce sujet. Le sujet est dense et le monde des simulations d’ampli guitare est rempli de méconceptions résultant souvent d’un mélange d’incompétence et de snobisme (plus y’a de lampe, mieux ça sonne parait-il). Du côté instrument, ça tombe bien, je joue sur une magnifique strat que j’ai complètement modifiée pour en faire un hybride entre la red strat et la black strat de David Gilmour. On finirait presque par croire que ce groupe m’a plutôt marqué. En ce qui concerne Tim Renwick, sa strat est équipé de la même électronique que celle de Gilmour et il joue sur le pedalboard construit pour la tournée de The Wall (de mémoire !).
Petit détail d’organisation : comme j’avais besoin d’options de routing suffisamment souples pour reproduire les sons de guitare de PULSE, j’ai exporté mon projet Ableton Live vers Reaper (mon autre STAN chouchou). J’aime bien faire ça : ça me permet de séparer les étapes de production et de ne pas conserver de pistes midi et d’instruments virtuels dans ma session de mix finale.
6- Les voix
Il s’agit sans doute de la partie la plus souvent omise dans les backing track. Pour m’amuser j’ai choisi de me prendre au jeu de les refaire. J’ai donc chanté le lead avec mon ami Dimitri Kharitonnoff et j’ai pu faire appel à Pauline Ducroux pour refaire les chœurs féminins du live.
Bien que les chants d’enfants ne soient pas présents dans la version live, j’ai réussi à trouver les échantillons utilisés dans l’album The Wall sur internet. Je n’ai donc pas pu résister à l’envie de les intégrer à ma backing track.
7- Le sound design
Une particularité d’Another Brick in the Wall est d’incorporer un montage son en intro et en outro. J’ai donc décidé de le reproduire également. Après plusieurs heures de recherche sur internet et quelques messages envoyés à des copains monteur sons (Dimitri, encore…), je me suis retrouvé avec une petite libraire de sons suffisamment complète pour recréer tout le montage : des hélicoptères, des cris d’enfants dans une cours de récréation, des bips de téléphones anglais etc…
8- Montage, mixage et mastering
Je commence d’abord par peaufiner quelques points de montage et faire les rares recalages rythmiques nécessaires. En somme, je “polish” mes enregistrements.
Si le travail de recréation en amont est proche de l’original, alors réaliser un mixage fidèle n’en sera que plus aisé. Je ne recommande pas particulièrement de se focaliser sur le matériel utilisé par le mixeur mais plutôt sur les couleurs qu’il a cherché à donner et à mettre en avant. Armez-vous d’un EQ que vous aimez, d’un bon compresseur, de quoi saturer le signal d’une bonne reverb et vous devriez vous en sortir sans problème. Prenez soin d’écouter la place de chaque instrument sur : le plan fréquentiel, le plan dynamique et le plan spatial. Le tout est d’écouter votre modèle et d’être méthodique. Dans mon exemple, un élément très important a été de reproduire une réverbération de type “groupe qui joue dans un stade”. Cela a énormément aidé à retrouver l’ambiance du morceau de référence.
Il ne reste plus qu’à “muter” les pistes nécessaires et voilà, on se retrouve donc avec une super backing track maison ! Alors certes, le processus est longuet (au moins 5 week-ends de travail pour celle-ci) mais est riche en enseignements pour quiconque aura du temps à y consacrer ! En ce qui me concerne, la réalisation de cette backing track m’a pas mal fait revoir ma manière de placer fréquentiellement mes guitares dans un mix. Et quelque part, savoir mixer comme quelqu’un d’autre, ça permet de devenir un mixeur plus polyvalent et de sortir de ses habitudes de mixage.
Vous pourrez trouver la backing track et le morceau complet sur soundcloud :

Ainsi que la backing track sur youtube :
Si vous avez des questions, des points qui vous intéresse dans tout ce que j’ai pu aborder, n’hésitez pas à m’en faire part dans un commentaire ! Beaucoup de choses énoncées plus haut peuvent être approfondies.
En espérant vous avoir éclairé sur deux trois choses, je vous dis à la prochaine !
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